Chronique économique: les conséquences de la fuite des capitaux en Afrique

Michel Abdelhouab, professeur d'économie au lycée français de Luanda depuis 18 mois a écrit une chronique économique afin de développer nos connaissances sur la situation économique du pays.

Dans cet entretien effectué en Avril à la radio nationale d'Angola par Sebastao Junior, il nous en dit plus sur les conséquences de la fuite des capitaux sur l'économie africaine.

 

La Banque Nationale Angola, banque centrale Angolaise, à récemment récupéré 500 millions de dollars transférés illégalement du compte du fond souverain vers un compte étranger. Le président Lourenco a par ailleurs donné 6 mois aux personnes physiques et morales pour rapatrier les fonds placés légalement ou illégalement sur des comptes à l’étranger.uels sont les effets pervers de ces fuites de capitaux sur les économies africaines en général et sur l’économie angolaise en particulier ? Quels seraient les effets vertueux sur la croissance, le développement économique et le taux de pauvreté sur ces économies du rapatriement de ces capitaux ?

L’un des obstacles structurels à la croissance dans la plupart des pays africains est le faible niveau de l’investissement national. La faiblesse et le déclin de l’investissement public seraient en effet préjudiciables aux économies africaines. L’une des raisons du faible niveau d’investissement national tient à la pénurie de financement intérieur, en particulier des capitaux d’investissement à long terme. On estime que, depuis quatre décennies, le continent a perdu jusqu’à 1 300 milliards de dollars par le biais de la fuite des capitaux. Ce montant n’inclut pas toutes les formes de flux financiers illicites sortant du continent. Le phénomène de la fuite des capitaux n’est pas nouveau, et il semble s’accentuer alors même que les conditions économiques paraissent s’améliorer. En particulier, le récent boom du secteur des ressources naturelles a coïncidé avec une hausse spectaculaire de la fuite des capitaux.

En effet, les études réalisées depuis le début des années 1990 ont mis en évidence d’importantes fuites de capitaux en provenance des pays africains. Ces fuites illicites se sont accélérées au cours des deux dernières décennies, alors même que le secteur des ressources naturelles était en plein essor et que la croissance enregistrait un rebond. On estime qu’entre 1970 et 2010, les pays africains ont perdu jusqu’à 1 300 milliards de dollars ce qui fait de ce continent un exportateur net de capitaux, la dette consolidée des 54 états étant en 2017 estimée à 300 milliards de dollars.

Si la fuite des capitaux est un problème plus grave en Afrique qu’ailleurs, c’est parce que le continent ressent davantage la nécessité d’accélérer les progrès en matière de développement social. Malgré des progrès récents, la plupart des pays d’Afrique se classent en queue de peloton au niveau des indicateurs clés du développement social et sont loin d’atteindre les principales cibles fixées par les OMD (Nations Unies, 2013). L’Afrique subsaharienne affiche non seulement les taux de pauvreté les plus élevés des pays en développement, mais c’est également la seule région où le nombre de pauvres continue d’augmenter – il est passé de 205 millions en 1981 à 414 millions en 2010 – en dépit d’un léger recul du taux de pauvreté. Pour toutes ces raisons, le gaspillage de ressources limitées à travers la fuite des capitaux représente un coût économique et humain plus élevé pour l’Afrique.

L’une des explications les plus couramment avancées est que la fuite des capitaux est le fait des épargnants/investisseurs africains qui transfèrent leur argent hors de leur pays d’origine, à la recherche de rendements plus élevés ou d’environnements plus sûrs. Une autre explication tiendrait au fait que le capital détenu localement serait exposé à des risques financiers, du fait de la dépréciation monétaire, la dévaluation, l’inflation et l’instabilité financière, ou bien à des risques politiques comme le risque d’expropriation , ou encore à des risques liés à l’incertitude touchant à la future politique fiscale, notamment les hausses de taxes, ou à une mauvaise gouvernance économique portant surtout atteinte aux droits des débiteurs.

Dans le cas d’argent volé, ces considérations deviennent secondaires face au besoin de dissimuler des actifs frauduleux et d’échapper aux poursuites judiciaires. En fait, les détenteurs d’avoirs détournés sont parfois prêts à accepter des rendements faibles, voire négatifs sur leurs investissements en échange de la protection que leur procurent les juridictions bancaires pratiquant le secret bancaire et les paradis fiscaux. Il s’agit donc d’un problème qui ne peut être traité uniquement en s’appuyant sur des politiques destinées à accroître le rendement national des capitaux investis dans les pays africains.

En examinant les conséquences de la fuite des capitaux pour le développement économique en Afrique, il convient de s’intéresser aux liens entre la fuite des capitaux et l’investissement national. En effet, La capacité d’un pays à atteindre et à maintenir des taux de croissance élevés dépend de son aptitude à atteindre et à maintenir des niveaux élevés d’investissement national. Cela est clairement illustré dans le cas des pays nouvellement industrialisés, où la croissance a été principalement stimulée par l’investissement. En revanche, la

faiblesse de l’investissement national en Afrique apparaît comme une raison majeure du ralentissement de la croissance sur le continent tout au long des années 1980 et 1990

Tout facteur entravant l’investissement intérieur constitue un frein à la croissance. C’est dans ce contexte qu’une étude sur l’impact de la fuite des capitaux doit examiner de près les liens entre la fuite des capitaux et l’investissement. : Les fuites des capitaux ont elles effectivement une incidence négative sur l’investissement national dans les pays africains ?

Les coûts d’opportunité liés aux capitaux partis à l’étranger sur les économies africaines sont extrêmement importants .Les pays africains ont enregistré un taux de croissance moyen de 3,9 %. Au cours de cette même période, l’investissement sur le marché intérieur des capitaux sortis illicitement aurait généré en moyenne un taux de croissance additionnelle annuelle de 2,4 %, soit une croissance de 6,3% par an.

Au cours de la période 2000-2010, le taux moyen de croissance réelle du PIB a été de 4,7 % en Afrique sub saharienne. L’investissement de ces capitaux sur le marché intérieur aurait augmenté la croissance de 3 % supplémentaires en moyenne Au cours de cette même période, soit une croissance d’environ 7,3%/an si les capitaux enfuis avaient été investis localement.

Enfin, les gains potentiels sont plus importants pour les pays producteurs de pétrole que pour les pays non producteurs. Les pays riches en pétrole auraient enregistré une croissance additionnelle du PIB de 3,9 % s’ils avaient intercepté la fuite des capitaux pour l’investir localement, par rapport à 2,4 % pour les pays non producteurs. Bien que la croissance enregistrée après 2000 ait été impressionnante, elle aurait pu être largement plus élevée si les pays africains avaient réussi à conserver tout leur capital à l’intérieur de leurs frontières. En particulier, s’ils avaient été en mesure d’investir les capitaux sortis illicitement sur le marché intérieur, ils auraient pu gagner en moyenne 3 points de pourcentage de croissance annuelle du PIB durant la dernière décennie.

Les fuites de capitaux engendrent donc des coûts d’opportunité importants pour les économies africaines. Elles représentent notamment un obstacle considérable pour l’investissement national, d’autant plus problématique que la nécessité d’accélérer et de soutenir la croissance est une condition de la réduction de la pauvreté. . Les éléments présentés suggèrent que la fuite des capitaux est un facteur majeur de la pénurie de capitaux investis sur le continent. Par conséquent, les pays africains ne doivent pas seulement se contenter de mettre en place des mécanismes et des mesures incitatives pour accroître l’épargne intérieure afin de stimuler l’investissement national, ils doivent également instaurer des politiques visant à juguler ce fléau. L’éradication de ce phénomène leur permettra d’augmenter sensiblement leurs taux de croissance, ce qui contribuera à accélérer les progrès vers la réalisation des objectifs de développement fixés au niveau national. En particulier, des taux de croissance plus élevés contribueront à une réduction plus rapide de la pauvreté.

L’analyse néo-classique du sous-développement, à savoir que c’est l’insuffisance d’épargne, qui serait la cause des retards en matière de développement économique est donc contredite par la réalité des fait. Il n’y a pas insuffisance d’épargne, mais détournement de cette épargne.

La solution au problème de la fuite des capitaux d’Afrique réside dans la mise en œuvre d’une action concertée à l’échelon national, régional, continental et mondial. L’instauration d’un système financier international plus transparent profitera non seulement aux pays africains, mais aussi à l’ensemble des pays développés et en développement. Les rapatriements des capitaux angolais rentrent donc dans le dispositif de diversification de l’économie Angolaise, et d’une stimulation de la croissance génératrice d’une baisse du taux de pauvreté dans une perspective de diversification de l’économie.

Entretien de Michel Abdelouhab Radio National de Angola,17 Avril 2018 Journaliste Sebastao junior

Sources scientfifiques : Léonce Ndikumana Revue d’économie du développement 2014

www.vivreenangola.com est un site d'informations indépendant géré par une équipe bénévole qui s'adresse à tous les expatriés d’Angola.

Ce site est le vôtre et il ne peut exister que grâce à votre contribution.
N'hésitez donc pas à nous transmettre des modifications, ajouter des informations, ou toutes autres remarques pour son amélioration !

Pour nous contacter : contact@vivreenangola.com.